« L’Apocalypse, un livre biblique facile à lire », selon Sylvain Romerowski

Serge Carrel vendredi 25 septembre 2020 icon-comments 1

Il vient de publier un imposant commentaire sur le livre de l’Apocalypse. Sylvain Romerowski, professeur à l’Institut biblique de Nogent-sur-Marne, présente à lafree.info quelques résultats de son compagnonnage de près de 40 ans avec le dernier livre de la Bible. A l’heure où le documentaire « Les 7 Eglises de l’Apocalypse » de Christophe Hanauer et Etienne Magnin fait un tabac dans les salles de Suisse romande, le propos de ce théologien évangélique offre un approfondissement stimulant.

 

Dans votre commentaire (1), vous dites que l'Apocalypse est un livre biblique facile à lire. N’est-ce pas de la provocation ?

Non, je ne suis pas le seul à le dire. Plusieurs commentateurs le font. Il faut lire ce livre biblique comme un livre d’images. Les images, c'est très simple… C'est fait pour être regardé !

Pour vous, l’Apocalypse, c’est même un petit film…

Oui, l’image du film est pertinente. En famille, nous avons lu l'Apocalypse et ma fille aînée, qui avait à l’époque 14 ans, a fait de ce livre biblique son livre préféré. Avec ses yeux d'enfant, elle se laissait frapper et marquer par les images, comme si elle regardait un film.

Quels sont les autres préalables pour bien comprendre ce livre biblique ?

Pour aborder ce livre, il faut aussi savoir que l’Apocalypse appartient à un genre littéraire particulier : la littéraire apocalyptique. Par rapport à d’autres récits apocalyptiques, l’Apocalypse est composée principalement de récits de visions et pas de discours.

Les images véhiculées viennent essentiellement de l'Ancien Testament. L'Apocalypse reprend ces matériaux, les réorganise, les actualise pour les appliquer au lecteur du temps de Jean.

Ce livre est écrit à la fin du Ier siècle pour des chrétiens de la province romaine d'Asie qui connaissent des circonstances difficiles. Le culte de l’empereur se répand dans l'Empire romain et commence à être exigé par l’empereur, surtout dans cette province d'Asie. Pour les chrétiens, il y a un choix d'allégeance à faire : le S(s)eigneur, c'est soit l’empereur, soit Jésus-Christ !

Pratiquement, le culte de l’empereur n'est pas imposé d’en haut par l'Etat, mais, pour diverses raisons, il est promu et favorisé par les classes dirigeantes. Les chrétiens se trouvent donc en porte-à-faux avec le monde dans lequel ils vivent. De plus, quand on lit les lettres aux sept Eglises, on voit qu’à certains endroits ils sont persécutés par les juifs. Par ailleurs, la vie sociale est rythmée par des cérémonies religieuses auxquelles se mêlent souvent des pratiques immorales. La tentation est donc grande pour les chrétiens de faire comme tout le monde et de participer aux pratiques religieuses courantes.

A l’intérieur des communautés chrétiennes, certains enseignants affirment qu'on peut très bien être chrétien en participant au culte des idoles et de l’empereur, ainsi qu’en se livrant à l'immoralité. Il y a donc des pressions tant de la société que de prédicateurs internes qui propagent des enseignements contraires à l'enseignement apostolique. L’Apocalypse est écrite pour répondre à cette situation-là.

Pour vous, il y a aussi un choc des imaginaires ou des imageries…

Dans l'Empire romain, il y a de plus en plus de statues de divinités ou de l’empereur. A Ephèse, on vient d’ériger une immense statue de l’empereur… Les images sont partout et Jean répond aux images impressionnantes que véhicule la culture romaine par ses images-chocs de l'Apocalypse.

C’est un peu comme dans certains pays autocrates aujourd’hui où la photo du président est partout, ou comme dans nos pays occidentaux où des photos immorales jalonnent nos rues. Les chrétiens sont confrontés à ce déploiement d'images et doivent demeurer fidèles à Christ. Pour éviter la persécution, les Eglises pourraient être tentées de « mettre la lampe sous le boisseau » et Jean veut les rappeler à leur rôle de témoins de Christ dans ce monde.

Dans votre commentaire, vous répertoriez quatre écoles d’interprétation de l’Apocalypse. Quelles sont-elles ?

Il y a tout d’abord l'école « prétériste ». On rencontre cette manière de lire l’Apocalypse chez certains commentateurs récents, qui considèrent que ce livre se réfère quasi uniquement à des événements passés, et notamment à ce qui s'est passé en 70 avec la destruction de Jérusalem et de son temple. Au chapitre 11 par exemple, il est question du temple, alors ces commentateurs pensent qu'il s'agit du temple de Jérusalem détruit en 70. Ces commentateurs limitent la compréhension de ce livre au Ier siècle et essaient de chercher dans l'actualité de ce siècle des occasions d'expliquer certaines des visions de Jean.

La deuxième école est l'interprétation « futuriste ». Elle consiste à reporter dans le futur l'accomplissement des visions de Jean, au moins à partir du chapitre 4. Cette approche est typique des milieux « dispensationalistes », du commentaire de la Bible Scofield ou de la manière de voir de René Pache par exemple. Pour être concret, au chapitre 4, on voit Jean invité à monter au ciel et les « dispensationalistes » pensent qu'il s'agit là d'une manière de représenter l'enlèvement de l'Eglise.

Quand on adopte cette interprétation « futuriste », on confisque le message de ce livre et on empêche des chrétiens qui en auraient besoin d’en bénéficier. Il y a beaucoup de chrétiens persécutés aujourd'hui et c'est dommage de les priver du message d’espérance et de victoire de Christ dans leurs circonstances difficiles.

Quelles sont les deux dernières écoles d’interprétation que vous avez repérées ?

Il y a l’école « historiciste » qui considère que l’Apocalypse raconte l'histoire du monde de manière suivie, depuis la première venue de Christ jusqu'à son retour. Ce genre d'interprétation avait cours notamment au moment de la Réforme protestante du XVIe siècle. Alors, les protestants identifiaient le pape à l'antichrist. Luther, par exemple, considère que la fin du monde est proche, parce que l'anti-Christ, le pape, est là, mais aussi parce que les Turcs sont arrivés aux portes de Vienne et menacent l'Europe.

La quatrième école, c’est l’école « idéaliste ». Cette manière de comprendre l’Apocalypse considère qu’une bonne partie du livre ne vise pas des événements particuliers, mais des événements récurrents de l'histoire de l'Eglise. L'Apocalypse s'intéresserait à des principes qui régissent l’action de Dieu dans le monde.

Personnellement, comment vous situez-vous ?

J’essaie de partir sans a priori et de construire ma démarche interprétative au fil du texte. Cela rejoint la lecture « idéaliste », mais pas seulement. Pour moi, Jean évoque des événements passés, la situation présente des chrétiens dans l’Empire romain, mais aussi des événements à venir : le jugement de la fin du monde et le retour de Christ. Il évoque aussi des événements récurrents au cours de l’histoire… Donc on retrouve dans ma compréhension des éléments des quatre écoles que j’ai esquissées.

A votre avis, quel est le sens de ce livre pour les destinataires ?

Il y a une très forte affirmation de la souveraineté de Dieu qui conduit l’histoire et qui est déjà intervenu dans cette histoire en Christ pour accomplir le salut. L’Agneau a racheté des gens de toute nation, de toute tribu et de toute langue par son sacrifice. Dieu a conclu une alliance nouvelle avec son peuple et c’est cela qui détermine la suite de l’histoire. D’autre part, c’est Dieu qui conduit l’histoire vers le but qu’il lui a fixé et qui viendra avec le retour de Christ.

Pourquoi Jean a-t-il besoin d’affirmer aussi fortement cela à ces chrétiens de la province romaine d’Asie ?

Parce qu’ils sont persécutés ou qu’ils risquent la persécution. L’Empire romain paraît tout puissant et invincible. Les forces du mal ont l'air d'être déchaînées contre les chrétiens et il est important d'affirmer que le diable a été vaincu à la croix de Christ, que c'est Dieu qui règne. Malgré tout ce qui arrive à ces chrétiens, c'est Dieu qui conduit l'histoire. Le monde va comme il va, avec des catastrophes, des guerres, des tremblements de terre, des famines, des épidémies, comme au chapitre 6… Les chrétiens ne sont donc pas à l'abri mais, dans ce contexte, il est important d'affirmer que Dieu est aux commandes.

Il est aussi important de nourrir l'espérance de ces chrétiens. L'Apocalypse contient des promesses pour ceux qui vont persévérer dans la foi et la fidélité à Dieu jusqu'au bout, et dépeint l'avenir glorieux que Dieu réserve aux croyants.

L'Apocalypse fait aussi une grande part à la louange à Dieu, à la doxologie. Pourquoi cela ?

C'est déjà l'antidote au culte de l'empereur. L’Apocalypse célèbre le culte du Dieu créateur et de l'Agneau sauveur. Ces doxologies sont aussi des commentaires sur les visions. Tout cela ouvre le chrétien de manière très puissante à la louange du Seigneur.

L’Apocalypse est donc un manifeste de résistance pour les chrétiens. C'est même un livre subversif. Si Jean est consigné sur l'île de Patmos, c'est sans doute parce que son enseignement était déjà subversif dans le contexte de l'époque. On a cherché à le faire taire.

Le message de l'Apocalypse est tout aussi subversif dans notre culture contemporaine.

Jésus avait dit qu’il y aurait des guerres, des tremblements de terre, des famines, et Jean reprend cela, dans l'Apocalypse au chapitre 6, avec les 4 cavaliers. Le quatrième cavalier apporte la mort par la famine et par la peste ou les épidémies, selon les traductions. Jean présente cela comme des jugements de Dieu sur un monde rebelle. La pandémie actuelle peut donc être comprise comme une des manifestations de la colère de Dieu sur un monde rebelle.

Tout comme Jean, les prophètes de l'Ancien Testament interprétaient ainsi les catastrophes naturelles : Joël par rapport à un fléau de sauterelles, Amos avec la sécheresse... L'humanité est sous le coup de la colère de Dieu, mais cela ne veut pas dire que, quand il y a un tsunami, les gens qui le subissent sont plus coupables que les autres… mais comme Jésus l'a dit : « Si vous ne vous repentez, vous périrez également » (Luc 13.5).

Dans le cadre de la vision du cycle des sceaux (4.1-8.1), il y a aussi la vision des 144’000 qui représentent le peuple de Dieu, gardé par le Seigneur. Cela ne veut pas dire que ces fléaux sont épargnés aux chrétiens, mais Dieu garde les siens. Il les garde pour qu'ils persévèrent dans la foi malgré tout. Il les garde même au-delà de la mort.

Dans cette dynamique de jugement de Dieu, il y a un signe d'espérance…

Les fléaux qui s'abattent sur le monde sont autant d'appels à la repentance adressés au monde. Jean déplore que la plupart des gens ne se repentent pas. Mais comme l'a dit CS Lewis, la souffrance est le mégaphone de Dieu pour appeler à la repentance un monde atteint de surdité.

Propos recueillis par Serge Carrel

Sylvain Romerowski, Commentaire sur l’Apocalypse de Jean. La victoire de l’Agneau et de ses rachetés, Charols, Excelsis, Institut biblique, 2020, 680 p.

  • Encadré 1:

    Quatre vidéos autour de l’Apocalypse avec Sylvain Romerowski

    L’Institut biblique de Nogent-sur-Marne a réalisé durant la première partie de cette année quatre vidéos avec Sylvain Romerowski autour des chapitres 4 à 7 de l’Apocalypse. Elles sont disponibles ici.

1 réaction

  • Simone Givel mardi, 29 septembre 2020 11:44

    Ce qui m'a le plus rejointe dans ce texte sur l'apocalypse, c'est le paragraphe : "Dans cette dynamique de jugement de Dieu, il y a un signe d'espérance". Je regrette que, dans nos églises (surtout évangéliques), on se contente de louer beaucoup (ce qui est bien) mais, comme le déplorait Jean, on se repend très peu. Cela voudrait-il dire que l'on est, avec le monde, atteint de surdité ? Pendant cette pandémie du "covid19", lors des cultes, rares étaient les prédications qui mentionnaient la chose sinon pour nous assurer du soutien de notre Seigneur pour ses enfants. Je pense, quant à moi, que l'on a manqué une étape.

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