«Virage missionnel: l’Eglise, une communauté missionnelle» (2) par Daniel Liechti

Daniel Liechti mardi 14 janvier 2020 icon-comments 1

Une Eglise « missionnelle » n’édulcore pas le message de l’Evangile, mais elle s’adapte aux codes de la culture ambiante. Cela lui permet d’être accueillante envers les non-chrétiens intéressés par la foi.

Nous avons le sentiment qu’il est plus facile de « faire » de l’évangélisation que d’« être » une évangélisation. Pourtant, en matière de témoignage chrétien, une Eglise missionnelle privilégie l’« être » au « faire ». Et cela n’est pas un concept nouveau. C’est l’enseignement de la Parole de Dieu à propos de notre rôle d’images de Dieu dans le monde.

Ainsi, le terme « missionnel » est nouveau, mais il définit un concept qui ne l’est pas. Il n’est pas un nouveau « truc » destiné à toucher un monde devenu séculier, post-chrétien, post-moderne et « post-vérité ». Il accompagne la redécouverte d’une réalité fondamentale : nous ne sommes pas appelés à faire de l’évangélisation, mais à être une évangélisation.

Peu avant de quitter ses disciples, Jésus a prié pour eux : « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les préserver du diable. Ils n’appartiennent pas au monde, comme moi-même je ne lui appartiens pas. Consacre-les par la vérité. Ta Parole est la vérité. Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les y envoie. Et je me consacre moi-même à toi pour eux, pour qu’ils soient, à leur tour, consacrés à toi par la vérité » (Jean 17.15-19). Jésus nous donne un cadre, un statut, des ressources, une mission et une espérance.

Nous sommes envoyés, équipés, gardés

Le cadre : « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les préserver du diable. » Jésus nous permet d’être une évangélisation, une image de Dieu auprès de nos amis et de nos voisins. Les évangéliques ont été tentés de fuir le péché en se séparant du monde. Cependant, Dieu ne nous retire pas du monde. Mais il nous préserve du malin.

Le statut : « Ils n'appartiennent pas au monde, comme moi-même je ne lui appartiens pas. » Cette réalité déclenche l’hostilité de ceux qui veulent dominer sur les personnes. Elle exaspère les dictatures. Ainsi, des croyants sont persécutés parce qu’ils ont la liberté de penser autrement. Ils prennent la liberté de défendre certaines positions éthiques et certaines valeurs chrétiennes.

Les ressources : « Consacre-les par la vérité. Ta Parole est la vérité. » Cette Parole, vivifiée par l’Esprit, est très puissante. Des personnes de haut rang tremblent devant la vérité dévoilée par une personne sans rang. A cause de cela, nous n’avons pas peur.

La mission : « Comme tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi je les y envoie. » Il y a une dignité particulière, liée au fait que Dieu nous a accueillis et associés à sa mission : nous sommes des pêcheurs d’hommes. Nous sommes des humains, créés à la ressemblance de Dieu, capables d’être son image dans le monde.

Ceux qui côtoyaient Jésus lui reprochaient d’être trop proches des pécheurs, de manger trop souvent avec eux, d’être en contact avec des personnes rejetées par la société. Lorsque nous chantons dans les Eglises « Te ressembler Jésus », sommes-nous conscients de ce que cela signifie ? Il s’agit d’aller dans les bas-fonds de la société, d’avoir un cœur ouvert, de se frotter au monde tout en restant dignes et purs.

L’espérance : « Et je me consacre moi-même à toi pour eux, pour qu'ils soient, à leur tour, consacrés à toi par la vérité. » Comment savoir que tout cela finira bien ? Parce que le Seigneur est le maître de la mission. Un journaliste a interviewé Billy Graham peu avant sa mort. Il lui a demandé : « Qu’est-ce qui vous rend si optimiste ? » Billy Graham lui a répondu : « J’ai lu la Bible jusqu’à la dernière page. Et je peux vous l’assurer : ça finira bien ! »

Trois objections à prendre en compte

Trop de chrétiens sous-estiment les changements qui ont bouleversé notre société depuis une trentaine d’années. Ils n’ont pas encore intégré l’idée que, aujourd’hui, la plupart des personnes avec lesquelles ils désirent partager l’Evangile ont les trois objections majeures suivantes.

(1) « Qui es-tu ? Au nom de quelle autorité me parles-tu ? » Le temps est révolu où Dieu était considéré comme une réalité plausible. Les chrétiens, les Eglises et la Bible ne sont plus considérés comme des autorités compétentes pour parler de Dieu. Ainsi, lorsque nous parlons de Dieu à des inconnus, ils pensent : « Tu as l’air sympathique, mais je ne te connais pas. Alors, comment veux-tu que je te prenne au sérieux ? » Le message de l’Evangile est bon. Mais il ne peut plus être dit en dehors d’une relation de confiance.

Dans la rue, si un inconnu me tend un tract, je m’esquive. Je ne suis pas venu pour ça ! Si je prends le papier par mégarde, je le jette sans l’avoir lu. Par contre, si mon voisin en qui j’ai confiance me donne ce tract, je le lis. Et j’ai confiance en lui parce que je constate qu’il est compétent dans sa vie : l’éducation de ses enfants, la gestion de son argent, son comportement… Lorsque les « tracts d’évangélisation » que nous distribuons à des inconnus dans la rue partent à la poubelle, ce n’est pas parce que le message est mauvais, mais parce que les gens filtrent tous les renseignements qu’ils reçoivent. En particulier, ils ne prennent pas un inconnu au sérieux.

Dans notre société, les gens reçoivent une telle masse d’informations qu’ils ne peuvent plus tout évaluer par eux-mêmes. Ils développent donc des stratégies de survie en choisissant de faire confiance à des groupes ou à des personnes.

Par exemple, j’ai un voisin qui vient parfois chez moi. Il voit comment je vis, me connaît et me fait confiance. Lorsqu’il regarde une émission à propos des évangéliques un peu « borderline » à la télévision, il vient me demander si je suis comme eux. Et, comme il me connaît, il a plus confiance en moi qu’en l’émission de TV. Ainsi, l’évangélisation d’inconnu à inconnu est révolue.

(2) « Pourquoi tu me parles de cela ? Et en plus, c’est gratuit ! » En d’autres termes, aujourd’hui, a priori, le message de l’Evangile est suspect. Les gens ont besoin de voir nos vies et nos Eglises pendant des mois avant de croire qu’un amour sincère y est vécu et qu’il n’y a pas de piège.

(3) « Que vais-je devenir si je deviens chrétien ? » Plus la société s’éloigne des valeurs chrétiennes, plus les gens se demandent s’il leur sera possible d’adopter une éthique chrétienne. Ils sont peut-être divorcés ou homosexuels : comment l’Eglise va-t-elle les accueillir à partir du moment où ils se dévoilent ?

Les Eglises missionnelles doivent donc être des lieux où se manifeste la grâce de Dieu, avec comme principe biblique : « Ne créons pas de difficultés aux païens qui se convertissent à Dieu » (Ac 15.19). C’est fondamental ! Elles doivent aussi vivre la mission comme une réalité ontologique – une nécessité liée à leur nature – et pas seulement comme un moyen.

Contact nécessaire avec le monde

Ne vivons pas dans l’illusion que nous pourrions devenir des chrétiens solides sans être continuellement en contact avec le monde ! Certaines Eglises deviennent fragiles parce qu’elles s’isolent du monde plutôt que d’en accepter le regard et d’entrer en dialogue. Par exemple, dans certaines Eglises, cet isolement a conduit à des délires autour de la date du retour de Jésus-Christ. D’autres Eglises, trop isolées du monde, peinent à croire que Dieu est capable de transformer des vies. Le monde a certes besoin de nous. Mais nous avons également besoin d’être en contact avec le monde.

Pour développer leur système immunitaire, les enfants ont besoin de microbes et non d’antibiotiques. De même, pour développer une foi solide, les chrétiens ont besoin de vivre et de témoigner au milieu du monde.

Dans notre société autrefois christianisée, il a été possible d’évangéliser d’inconnu à inconnu jusque dans les années 80. Les Eglises organisaient des « campagnes d’évangélisation » durant lesquelles les chrétiens les plus courageux sortaient à la rencontre des non-croyants et « délivraient » le message de l’Evangile. Aujourd’hui, de telles campagnes d’évangélisation amènent beaucoup de découragement et de frustration par manque de résultats durables : des non-croyants qui deviennent véritablement des disciples, investis dans l’Eglise et développant un style de vie missionnel au quotidien. Les Eglises qui organisent encore de tels événements oublient que rien n’est possible sans avoir d’abord répondu aux trois objections mentionnées plus haut.

Parfois, à la suite d’un « effort d’évangélisation », des Eglises touchent quand même quelques personnes, généralement des ressortissants de pays qui sont encore en chrétienté. Elles demandent à ces convertis au compte-goutte de gros efforts d’adaptation culturelle. Happés par l’amour fraternel, certains d’entre eux y arrivent.

A l’époque des campagnes d’évangélisation, les Eglises ne ressentaient pas le besoin de s’adapter à la culture ambiante, parce que les convertis faisaient leur adaptation culturelle à l’extérieur des Eglises. Désormais, les communautés doivent s’adapter à la culture et accepter des changements : d’autres salles, d’autres orateurs, des prédications moins longues, d’autres thèmes de prédications...

Mon Eglise est missionnelle si...

Une Eglise missionnelle s’intéresse au monde dans lequel Dieu l’a placée lorsqu’elle est en mode « réuni » (durant les cultes et les réunions), mais aussi lorsqu’elle est en mode « dispersé » (le reste du temps). Elle est formée de croyants qui ne sont pas du monde, mais dans le monde, et de « pas encore chrétiens ». Son public-cible, ce n’est pas les membres de la communauté, mais les gens du monde qu’elle doit savoir accueillir.

Une Eglise missionnelle ne s’intéresse pas qu’à sa vie en mode réuni, mais aussi en mode dispersé. Elle organise moins de réunions, vise la simplicité, afin de ne pas s’épuiser à juste fonctionner. Il ne faut pas confondre l'Eglise avec les réunions.

Nous avons trop valorisé les ministères au service de l’Eglise réunie – prédicateurs, présidents, musiciens – au détriment des ministères destinés au mode dispersé. Il s’agit maintenant d’équiper les chrétiens en vue du temps où ils ne sont pas à l’église. Cela favorise l’incarnation de l’Evangile auprès des non-chrétiens.

Une Eglise missionnelle n’est pas une Eglise traditionnelle qui encourage l’évangélisation par l’amitié en glissant, à la fin du sermon, un culpabilisant : « Vous êtes témoins dans le monde ». En effet, dans leur grande majorité, les chrétiens sont incapables d’être seuls des témoins dans le monde. Ils ont besoin que l’Eglise soit leur alliée, leur partenaire et les aide lorsqu’ils sont dispersés.

Par exemple, dans une Eglise missionnelle, chaque chrétien « personne de référence » pour quelques non-chrétiens de son entourage doit pouvoir compter sur la prière de deux ou trois personnes, au sein d’un groupe de maison.

Chaque chrétien « personne de référence » doit aussi avoir la possibilité d’amener, librement et sans appréhension, des non-chrétiens aux réunions de son Eglise. Il ne doit pas avoir à se dire : « J’aime bien mon Eglise, mais je ne peux pas y amener un collègue à cause des obstacles culturels. Il n’a pas les codes, il ne comprendra pas ce qui s’y passe ». Cela suppose que les Eglises reconfigurent leurs rencontres afin que les chrétiens soient libres et fiers d’y amener des non-chrétiens.

Certaines Eglises organisent de temps en temps des cultes d’évangélisation sans obstacles culturels inutiles. Mais les Eglises missionnelles organisent ainsi tous leurs cultes. Elles n’édulcorent pas le message de l’Evangile, mais elles font en sorte d’être culturellement accueillantes pour des non-chrétiens. Et cet accueil ne se limite pas aux salutations à l’entrée.

Daniel Liechti (1)

Note
1) Ce texte, intitulé « Virage missionnel : l’Eglise, une communauté missionnelle », est l’adaptation écrite d’une conférence donnée par Daniel Liechti lors d’une retraite de la pastorale de la FREE. Il fait suite au texte « Virage missionnel : être chrétiens dans un monde qui ne l’est plus ». La transcription a été réalisée par Claude-Alain Baehler.
  • Encadré 1:

    Bio express de Daniel Liechti

    Daniel Liechti est professeur en évangélisation et implantation d’Eglises à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, près de Paris. Il est également enseignant à l’Institut biblique de Genève, président de la commission d’implantation d’Eglises nouvelles du Conseil national des évangéliques de France, membre du Réseau de missiologie évangélique pour l’Europe francophone. Actuellement directeur du développement de l’Union d’Eglises Perspectives, il a été pasteur-implanteur dans la région des Hauts-de-France.

1 réaction

  • FERRET jeanlouis mardi, 11 février 2020 11:29

    Bonjour, Monsieu Daniel LIECHTI

    lorsque l'on cite l'écriture, il faut le faire comme il le faut dans l'évangile de Jean chapitre 17,
    Jésus demande à son Père de nous préserver du MAL pas du Malin (poneros pas diabolos)

    Rien que de partir avec un tel apriori risque de ne pas permettre une bonne réflexion!!! et comme dirait Camus dans son livre:

    L'idée profonde de Parain est une idée d'honnêteté: la critique du langage ne peut éluder ce fait que nos paroles nous engagent et que nous devons leur être fidèles.

    Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde.

    Et justement la grande misère humaine qui a longtemps poursuivi Parain et qui lui a inspiré des accents si émouvants, c'est le mensonge.

    Salutations
    jeanlouis FERRET

    je trouve bien souvent que dans nos milieux dit "évangéliques" nous ne soyons pas plus précis sur le sens des mots, sans s’attacher à la lettre pour en comprendre l'esprit il faudrait déjà bien lire et comprendre ce que l'on lit surtout, de plus lorsque nous sommes face à une traduction être plus que prudent!!!!!

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