« Algérie : deux poids deux mesures pour les religions » par Christian Bibollet

Christian Bibollet jeudi 21 février 2019

Au vu de la détérioration du respect des libertés ces derniers mois en Algérie, Christian Bibollet de l’Institut pour les questions relatives à l’islam (IQRI) tire la sonnette d’alarme en publiant une tribune dans Le Temps du 20 février. Dans ce pays du Maghreb, la manière dont l’Église protestante est traitée constitue un indicateur pertinent. Contrairement à ce qui avait été espéré ces dernières années, les autorités algériennes durcissent le ton. À déplorer !

Dans un communiqué du 21 octobre dernier, l’Église Protestante d’Algérie (EPA) faisait état du climat de harcèlement dont elle est l’objet de la part des autorités.

Au mois de février 2018, elles ont en effet inspecté l’Église d’Akbou (Petite Kabylie) et ordonné sa mise en conformité aux normes de sécurité, ce qui a été fait. Quelque temps plus tard, elles ont reproché à cette Église d’avoir un pasteur étranger, pasteur qui, depuis, a quitté le pays. Enfin, le 16 octobre, elles ont procédé – sans justification – à la mise sous scellés de cette Église en notifiant ses responsables de leur décision par un coup de téléphone la veille.

Des actes d’intimidation et de harcèlement

Ce cas n’est pas isolé. Deux autres Églises de la wilaya (entité administrative) de Béjaïa ont déjà été fermées dans l’année en cours, alors que toutes trois sont officiellement affiliées à l’EPA, une association agréée par arrêté ministériel en 1974.

D’autre part, les responsables de quatre Églises de la wilaya de Tizi Ouzou ont été convoqués par la police pour interrogatoire, tandis que quatre chrétiens d’une autre wilaya ont été poursuivis pour « prosélytisme » sur la base d’une accusation infondée. Le 25 décembre 2018, ces derniers ont été acquittés des charges qui pesaient sur eux.

Cette énumération d’actes d’intimidation et de harcèlement administratif résume le climat d’oppression et de persécution « douce » qui prévaut dans ce pays depuis l’ordonnance de 2006 fixant « les conditions et règles d’exercice des cultes autres que musulmans ».

Une loi contraire à la Charte universelle des droits de l’homme

Selon l’article 144 bis 2 du code pénal algérien, « quiconque offense le prophète et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’islam, que ce soit par voie d’écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen » doit être puni de 3 à 5 ans d’emprisonnement et d’une amende de 50 à 100 000 dinars.

Or cette loi contrevient à la Charte universelle des droits de l’Homme des Nations Unies de 1948 qui précise, à l’article 2 que « Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamées dans la présente Déclaration, sans distinction aucune ... de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de tout autre situation ». Elle contrevient également à l’article 12 spécifiant que « nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile... »

Les pressions et persécutions que conduisent ces autorités locales font également fi du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, convention que l’Algérie a signée en 1968 et qu’elle a ratifiée en 1989. Selon ce pacte, chacun a la liberté de pratiquer la religion de son choix.

Toutes ces contradictions s’expliquent très bien lorsqu’on sait que deux systèmes de lois cohabitent dans ce pays. Le premier concerne l’islam, religion officielle de l’État, le second, les autres cultes. Le premier donne le droit à l’islam de traiter les non-musulmans de « souillures », de « porcs et de singes » et leurs religions de « mécréance ». Le second interdit formellement aux non-musulmans de critiquer l’islam. Tous les non-musulmans sont contraints au silence et à la discrétion à propos de leur religion et leurs enfants doivent obligatoirement suivre l’instruction islamique donnée dans les écoles.

Des revendications protestantes à honorer par l’Algérie

Face à cette accumulation de violations de droits garantis aux individus, il est absolument légitime pour l’Église Protestante d’Algérie de « défendre ses droits reconnus et consacrés par la Constitution algérienne et les Conventions internationales des droits de l’homme, ratifiées par l’Algérie... » et de réclamer que les autorités algériennes :

  • annulent les ordres de fermeture d’Églises et les procès intentés contre elles, et accordent la permission à toutes les Eglises affiliées à l’EPA d’utiliser comme lieux de culte les locaux loués à cet effet
  • rendent à l’EPA les bâtiments d’Église qui lui appartiennent
  • s’assurent que la loi est appliquée et que les autorités judiciaires renoncent à harceler et intimider les chrétiens
  • traitent sans retard les demandes de réenregistrement des Églises de l’EPA et leur fournissent les documents confirmant que l’EPA est bien l’association représentant toutes les Églises protestantes d’Algérie.

L’Algérie s’honorerait grandement en respectant et faisant respecter les droits de ses propres citoyens. La paix et la prospérité d’un pays sont largement tributaires de la justice qui y règne et l’oppression d’une minorité particulière ne peut que lui attirer la réprobation de la communauté internationale.

Christian Bibollet
Coordinateur de l’Institut pour les questions relatives à l’islam (IQRI)

 Cette tribune est parue dans le quotidien Le Temps le 20 février.

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